Algérie: le procès tronqué des assassins de Matoub Lounès

Publié le par l'observateur

Les meurtriers présumés du chantre de la Kabylie tué voici treize ans pendant la «sale guerre» ont été jugés lundi.

Un crime politique qui soulève encore les passions. Deux accusés qui battent le record de la détention préventive. Des manipulations gigognes et des questions sans réponse. Attendu depuis douze ans, le procès des assassins présumés du chanteur kabyle Matoub Lounès s'est déroulé lundi devant le tribunal criminel de Tizi-Ouzou (100 km à l'est d'Alger) dans une ambiance électrique. Menés au pas de charge, les débats ont vite tourné à la farce.

Dès le début de l'audience, la salle s'enflamme. Dans le box des accusés, Abdelhakim Chenoui (46 ans) et Malek Medjnoun (37 ans) crient leur innocence. Hormis des aveux arrachés sous la torture, leur dossier est vide. La famille du défunt les soutient : «Ils sont innocents ; les assassins et leurs commanditaires sont bien protégés. C'est une parodie de procès !» s'emporte Malika Matoub, la sœur de Lounès. Dans la salle, un groupe de jeunes se lève en scandant : «Pouvoir assassin !» Dans la confusion, l'un des accusés tente de s'enfuir ; il est difficilement maîtrisé par une escouade de policiers.

Les faits remontent au 25 juin 1998. Matoub Lounès, chanteur iconoclaste et porte-drapeau de la revendication berbère, tombait dans une embuscade sur une route de montagne, en Kabylie. Criblé de balles par un mystérieux groupe armé, il rend l'âme après avoir tenté de riposter avec sa Kalachnikov qui ne le quittait jamais. À ses côtés, Nadia, sa femme, Ouardia et Farida, ses deux belles-sœurs, s'en sortiront avec des blessures sans gravité. Orpheline de son idole, la jeunesse kabyle crie sa douleur et sa colère en saccageant des édifices publics.

Treize ans après, le drame n'a toujours pas livré ses secrets.

Qui sont les assassins ? Qui sont les commanditaires ? Si la version officielle désigne le Groupe islamique armé (GIA) et publie des listes de «coupables» tous «morts» ou «en fuite», les contradictions de l'enquête rendent la piste peu crédible.

Caricature de l'hymne national 

Laïque jusqu'à la provocation, ennemi déclaré des islamistes mais aussi du pouvoir, Matoub Lounès écrivait ses textes à la «mitraillette». En 1994, il déclarait sur une télévision française : «Je ne suis pas arabe et je ne suis pas obligé d'être musulman ! » Ultime pied de nez aux «tueurs d'étoiles » qui ont pris le pays en étau, son album, D'aghuru («Trahison»), sorti au lendemain des funérailles, est une audacieuse parodie de l'hymne national qui dénonçait la collusion entre les intégristes et les militaires. À quelques jours de l'arabisation totale de la vie publique prévue en juillet 1998 et rejetée par la Kabylie, l'opinion publique accuse les forces occultes du pouvoir.

En septembre 1999, Abdelhakim Chenoui, un repenti du GIA après cinq ans de maquis, est enlevé par les services de sécurité le lendemain de sa reddition dans le cadre de la «concorde civile». Il sera présenté comme «l'un des assassins de Matoub», avec un «complice», Malek Medjnoun, que des témoins affirment pourtant avoir vu dans un restaurant au moment de l'attentat.

Après trois heures de débats sans consistance, le tribunal a rendu son verdict. En condamnant les accusés à douze années de prison ferme couvertes par la détention préventive, il met fin à leur calvaire et classe l'affaire Matoub dans le tiroir des crimes impunis de la «tragédie nationale».

 

Par Arezki Ait Larbi

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