La Turquie accuse la France de génocide en Algérie

Publié le par l'observateur

 J’aimerai dans ce texte revenir sur les accusations formulées par la Turquie à l’égard de la France et son passé colonial en Algérie pour mettre au centre de l’intérêt la notion de « génocide ». 

 

En introduction, apprécions la citation suivante : 

Qui veut la fin veut les moyens. Selon moi, toutes les populations [d’Algérie] qui n’accepteront pas nos conditions doivent être rasées, tout doit être pris, saccagé, sans distinction d’âge ni de sexe ; l’herbe ne doit plus pousser où l’armée française a mis le pied ». L-F de Montagnac (1843). 

  1. Un peu d’histoire.

L’histoire de l’humanité est marquée par la violence. De tout temps, la guerre fut la motivation première des grandes puissances car seule moyen d’arriver à des conquêtes de grandes ampleurs. La guerre pouvait être offensive lorsqu’il fallait prendre l’avantage contre l’ennemi ou défensive lorsqu’il fallait résister. Dans les deux cas, elle comportait un lot important d’atrocités commises par les belligérants.

Au fil de l’histoire, il eut un moment qui marqua une rupture radicale avec le passé. Ce moment fut la Première Guerre Mondiale. Pour la première fois dans l’histoire, la science dure allait servir à la destruction de l’homme. Des techniques scientifiques furent ainsi particulièrement élaborées afin de tuer « radicalement » l’autre. On peut citer les différents gaz chimiques utilisés durant la Grande guerre par, notamment, l’armée allemande qui fit des dizaines de milliers de morts. A ce propos, il est à noter que c’est durant la guerre du Rif que pour la première fois dans l’histoire, des populations civiles entières furent bombardées au gaz chimique par une armée moderne (afin de mettre fin à la résistance menée par le grand combattant berbère Abdelkerim El Khattabi). C’est la logique de la terreur de masse qui allait perdurer dans les années suivantes.

La première Guerre Mondiale, en intégrant la science dans les projets de destruction de l’homme, créa le terreau fertile au développement des projets d’extermination. C’est dans ce cadre d’idée que l’on peut évoquer la transition idéologique de la Seconde Guerre Mondiale dont la pensée Nationalsozialistische allait être le moteur du projet d’extermination. Et une fois de plus, l’idée de science intervenait car la solution finale élaborée pour l’extermination des Juifs et Tziganes se baisait sur l’élaboration d’un gaz, le Zyklon B, destiné à l’extermination de masse. A coté de la science, il convient d’ajouter la participation active de l'Etat. La bureaucratie est dévouée au projet d’extermination. Les rouages administratifs rendent possible les conditions d’une exécution minutieuse des plans d’extermination en fournissant les capacités techniques et logistiques nécessaires.

  1. Un concept juridique moderne.

Le génocide des Juifs et Tziganes orchestré par les Nazis donna lieu au premier texte de loi reconnaissant et punissant ce crime. C’était la première fois que l’on créait les outils juridiques nécessaire afin de réprimer l’extermination ou le projet d’extermination. De ce cadre d’idée, le génocide est un concept juridique moderne mit en place à une époque contemporaine par « certains ». C’est un outil moderne qui permet de saisir une réalité complexe. De ce fait, le génocide s’inscrit nécessairement dans une dimension historique critique qui rend son existence possible. Le génocide est un outil juridique qui se destine à punir les projets d’extermination où les exterminations effectives qui prend pour base les évènements de la seconde Guerre Mondiale. Au delà de la question technique de son application, il convient de souligner que le génocide en tant que concept juridique ne peut être rétroactif. Cela signifie que l’on ne peut revenir sur l’histoire pour parler de génocide dans le but de porter un jugement au sens juridique du terme. Cela voudrait-il dire qu’il n y eut pas d’autres génocides avant 1945 ? Si l’on part d’un point de vue juridique, nous pouvons dire que le premier génocide eut lieu en 1945 envers les Juifs et Tziganes. Mais si l’on devait opter pour une vision historique, alors non il eut bien d’autres génocides dans le passé. 

  1. Définition normative du génocide.

Le 9 décembre 1948, soit au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’Assemblée Générale des Nations-Unis décida de l’adoption de la « Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide » par la résolution 260 A (III) (disponible en intégralité dans le document ci-joint http://daccess-dds-ny.un.org/doc/RESOLUTION/GEN/NR0/044/31/IMG/NR004431.pdf?OpenElement) par 56 voix contre 0. Dans son article II, cette Convention précisait la portée de son application, pour le moins limitée :

« Dans la Présente Convention, le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

 

a)      Meurtre de membres du groupe ;

b)      Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;

c)      Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;

d)     Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;

e)      Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. »

 

Pour parler de génocide au sens juridique, il faut officiellement réunir tous les points précités. Mais officieusement, certaines juges acceptent de parler de génocide si l’un ou l’autre de ces points venait à manquer. Pour en témoigner, nous pouvons citer le cas du génocide perpétré par les Hutus radicaux contre les Tutsis ; dans lequel il n’y eut pas les éléments mentionnés aux points d) et e). Ces lacunes n’ont en aucune manière empêché la reconnaissance d’un génocide. 

A partir de cette définition, nous pouvons nous concentrer sur le cas algérien. 

  1. Un génocide en Algérie ?

Pour revenir au thème des crimes français en Algérie coloniale, il convient de dire que la politique menée par les autorités français dès 1831 participait d’un esprit génocidaire. En effet, cette politique était celle de la terre brûlée, où il fallait tuer tous ceux qui constituaient une menace ou un obstacle pour l’entreprise coloniale français. La mise en place de la colonie de peuplement devait se faire par la négation d’autrui, car la conception philosophie véhiculée par les courants de pensée de l’époque présentait les habitants des contrées lointaines  comme des  « sauvages » qu'il fallait civiliser au nom de l’humanité. La culture de la violence coloniale s’étaient pleinement appliquée contre les populations considérées par la littérature coloniale comme « indigènes ».  

Pour évoquer la question du génocide, nous devons adopter une double posture. La première historique, la seconde juridique.

 

a)      Posture historique.

Si l’on devait consulter la période coloniale française en Algérie en empruntant la méthodologie historique, nous aurons tous les éléments nécessaires afin de parler de génocide. En effet, comme déjà dit, la politique française visait au peuplement d’une terre par une classe sociale issue de l’exode européen. Il fallait dès lors faire de la place aux nouveaux arrivants en leur permettant l’accès aux meilleures terres, au détriment des populations locales. Mais cela ne s’arrêtait pas là car l’arrivée française souleva une vague de résistance de la part des autochtones. Non contents de voir leurs terres spoliés, les habitants de la terre algérienne, soit principalement les Musulmans, décidèrent de résister tant bien que mal au colonisateur. Mais fasse à une telle réaction, la politique française fut celle de la violence de masse. Pour les autorités françaises, il fallait à tout pris parvenir à la réalisation du projet colonial, même si cela devait passer par l’extermination du peuple « Musulman d’Algérie ». A ce propos, il convient de préciser il n’est pas opérable de parler d’ « Algériens » pour évoquer les ancêtres de la population algérienne actuelle. En effet, il serait plus juste de parler de population « musulmane », car à cette époque, un Algérien pouvait aussi bien être Chrétien que Juif.

Il est à noter, par la même occasion, que dès le départ une dichotomie raciale hiérarchisée fut opérée par les Français, distinguant les Colons d’abord Chrétiens ensuite Juifs d’une part et les Musulmans de l’autre. Cet élément est important à évoquer car la politique militaire français visait exclusivement la population musulmane en tant que groupe, qu’ethnie distincte des autres populations. Souligner cela nous permettra d’évoquer plus aisément l’épisode juridique. La population musulmane d’Algérie était considérée comme inférieure aux autres. En cela, la politique française pris de l’avance sur l’idéologie nazie d’hiérarchisation des races et la distinction subjective des personnes selon leur appartenance ethnique et religieuse.

Les autorités françaises considéraient les Musulmans d’Algérie comme des êtres inférieurs dont la force devait être le seul langage compréhensible. Cette image fut présente chez le colonisateur jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie et est dans une certaine mesure encore présente aujourd’hui. Bref, les Français n’étaient pas venus pour négocier ni pour discuter, il fallait raser, détruire, saccager, et s’il le fallait, exterminer.

Que faudrait-il penser de cette exclamation d’Anatole France qui disait dans une certaine fureur : « Nous avons dépouillé, chassé et traqué les Arabes pour peupler l’Algérie d’Italiens et de Français » ? Ou encore de la citation de début de texte ? Il est clair que la France, en voulant faire de la terre algérienne une terre de peuplement européenne, n’envisageait pas la cohabitation ni le partage des terres. Il fallait tout prendre et ce malgré la présence d’habitants sur ces terres. A ce propos, nous pouvons citer ces quelques mots du maréchal Bugeaud, particulièrement révélateurs de cet état d’esprit :

« Là où il y a de l’eau fraîche et des terres fertiles, il faut placer des colons, sans se préoccuper de savoir à qui ces terres appartiennent ».

Bref, la posture historique est riches d’enseignements et d’exemples, et de ce fait pour permet évoquer l’existence d’un projet génocidaire en Algérie.

 

b)      Posture juridique.

Comme nous l’avons dis, sur la terre algérienne s’opposaient des communautés religieuses dont la plus désavantagée était la communauté musulmane. La violence coloniale, qu’elle fut politique ou militaire, se dirigeait exclusivement vers cette dernière. Il y eut définition d’un groupe d’hommes distingués selon son appartenance subjective. Cette communauté religieuse en étant distinguée par le colonisateur, voyait a) le meurtre de membres du groupe. Ces membres étaient tués parce qu’ils étaient Musulmans. S’ils avaient été chrétiens ou Juifs, ils auraient été arrêtés emprisonnés, bref épargnés d’une mort systématique. Contre cette communauté religieuse, il y eut une b) atteinte grave à l’intégrité physique (violences injustifiées contre les membres du groupes) ou mentale (humiliations, intimidations, menaces injustifiées à l’encontre des Musulmans) de membres du groupe. Contre la population musulmane il y eut c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle comme peut en témoigner la déclaration faite par Alexis de Tocqueville, grande figure de la colonisation : « Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant des incursions rapides qu’on nommes razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux ». Ses écrits ne sont pas restés lettres mortes puisque durant les années 1867, 1868 et 1869, près de 500 000 personnes sont décédés des causes directes de la politique de spoliation systématique des moissons produites par la population musulmane dans le but de l’affamer. Pour ce qui est des points d) et e), nous pouvons les considérés comme résultants automatiquement de la politique militaire générale pratiquée.

Après avoir repris la définition point par point, nous arrivons au constat qu’un tribunal international aurait absolument pu conclure en un « génocide commit en Algérie ». Cependant, il convient de noter qu’il n’y eut pas une extermination « systématique » et « systématisée » par l’Etat colonial français des Musulmans même s’ils étaient éliminés du fait même de leur appartenance religieuse et ethnique. De ce dernier point de vue, la motivation des massacres renvoyait en effet  à des considérations rappelant le génocide.

  1. Conclusion.

Que ce soit du point de vue historique ou juridique, il existe des preuves importantes pour qualifier la période de conquête de l’Algérie comme renvoyant au concept de génocide. En effet, les évènements historiques témoignent d’exactions de masse perpétrées par l’Etat colonial français contre un groupe ethnique bien défini et cette violence de masse se dirigeait contre ce groupe (les Musulmans) uniquement en raison de son appartenance. En d’autres termes, c’était parce qu’ils étaient des « Musulmans », donc « barbares », « inférieurs », « incivilisés », « gênants » qu’il fallait les exterminer, certes à petit feu. Sur un plan juridique, la définition normative du génocide est tout à fait opérable dans notre cas d’étude.

Mais alors si ces deux aspects nous mènent à penser qu’il y eut un génocide en Algérie, alors pourquoi ne fut-il pas reconnu ? Deux éléments de réponses, selon moi :

A. Le premier renvoie à la difficulté de la définition même du « génocide ». Tout porte à croire que l’élaboration du concept de génocide fut crée a posteriori et en prenant pour exemple suprême le génocide Juif et Tzigane. Par conséquent, tout génocide qui ne ressemble pas au génocide des Juifs ne sera pas considéré comme « véritable génocide ». Cela participe à la sacralisation d’une « douleur suprême », d’ « un drame ultime », celui des Juifs durant la seconde Guerre Mondiale. De ce fait, le cas algérien ne se prête pas à l’exercice puisqu’il fut commis à une époque lointaine et qu’il n’a pas débouché sur 6 millions de morts.

B. Le second élément se situe au niveau politique. Le peuple algérien est loin d’être dirigé par des Algériens musulmans intègres qui le défendent. Il est au contraire soumis aux lois dictées par une classe politique corrompue et soumise à l’Etat français. Le peuple algérien et son histoire sont pris au piège par des dirigeants incompétents qui n’hésitent pas à bafouer la mémoire des premiers combattants Algériens en osant se considérer « Français » à un moment de l’histoire où la nation algérienne et l’identité nationale se formaient justement par opposition effective au colonisateur français. Ces mêmes hommes n’ont pas cru bon de réagir à l’instrumentalisation de la mémoire algérienne par l’Etat turc dans son différent avec l’Etat français. Comment pourraient-ils se préoccuper de l’histoire de l’Algérie alors qu’ils n’ont aucune notion de l’intérêt général ?


En conclusion, il n’existe pas de raisons objectives de considérer un évènement comme portant du génocide, tout dépend de son interprétation historique. Et puisque ce sont toujours les gagnants qui écrivent l’histoire, tout porte à croire que nous sommes, pour le moment, dans le camp des perdants.

 

Publié dans Algérie

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